CHAPITRE VII
Donal reprit sa forme humaine devant le pavillon de Rowan. Evan était sur le point d'y entrer.
— Osric ?
— Atvia n'a plus de roi.
— Parfait ! Tu es indemne ?
— Tel que tu me vois.
Donal remarqua qu'Evan semblait tendu et parlait d'une voix absente.
— Qu'y a-t-il, Evan ?
L'Ellasien fit signe à Donal d'entrer.
Le Mujhar s'assit sur un tabouret, l'épée en travers des genoux.
— Un messager est arrivé d'Elias ce matin, pendant que tu étais encore dans le camp d'Osric... Mon frère Lachlan... est désormais le Haut Roi.
— Rhodri est... ?
— Mort d'une fièvre soudaine. Ses médecins n'ont rien pu faire.
Donal se leva. Il comprenait d'autant mieux le chagrin d'Evan, maintenant qu'il avait perdu Finn.
— Je suis désolé. Pars-tu sur-le-champ pour Elias ?
Evan ne répondit pas tout de suite.
— C'est ce que je pensais faire. Mais Lachlan m'a demandé de rester avec toi.
Donal regarda son ami. Il vient de découvrir tout ce que son jehan signifie pour lui...
— Pourquoi veut-il que tu restes ? Je suis heureux de ta compagnie, mais...
— Il a reçu la nouvelle de la mort de Karyon. En souvenir de lui, pour qu'Homana reste inviolée, il envoie la Garde Royale ellasienne. Cinq mille hommes. Je pense aussi qu'il craint pour Elias, si Osric conquérait Homana. Il n'a pas pu agir avant, car mon père préférait ne pas se mêler des affaires d'Homana. Maintenant, il est libre d'agir à sa guise.
Donal soupira.
— Quelles que soient ses raisons, son appui est le bienvenu.
— Rhodri était un roi vénéré. Mais le peuple ellasien aime aussi Lachlan, le prince qui a voyagé trois ans sous le déguisement d'un harpiste, en compagnie d'un Homanan en exil. Il fera un allié de valeur...
— Cinq mille hommes seront assez pour remporter la victoire, dit Donal. A moins que la mort d'Osric suffise. Je laisse Rowan à la tête des troupes homananes ; tu dirigeras les Ellasiens. ( Il fronça les sourcils. ) Cela me donnera le temps d'aller au nord de la rivière Dentbleue, et de ramener Sorcha et mes enfants à la maison. A Homana-Mujhar.
— Je ne te le conseille pas, Donal. Aislinn est déjà très jalouse. Installer ta maîtresse et tes enfants sous le même toit ne me semble pas sage.
— Peu m'importe, dit Donal. Je comprends en partie les motivations d'Aislinn. Mais n'oublie pas qu'elle est la fille d'EIectra. Je ne pourrai jamais m'empêcher de la considérer avec une certaine suspicion. Pour ce que je sais, son sang solindien est plus fort que le sang homanan.
— Elle porte un enfant, Donal. Peut-être un héritier pour Homana.
— Je n'ai pas l'intention de la tuer, Evan ! Je veux seulement mettre Sorcha et les enfants à l'abri. De toute façon, j'irai à la Citadelle du nord m'occuper de ma meijha et de mes petits. Ensuite je me soucierai d'Aislinn.
Rowan lui donna un nouveau fourreau pour son épée, car celui de Karyon avait disparu.
L'objet était fait de cuir sombre, et orné de runes cheysulies.
— Est-ce votre œuvre ? demanda Donal.
— Oui. Apparemment, j'ai hérité de l'habileté manuelle des Cheysulis.
Donal le regarda, surpris.
— Vous admettez ouvertement votre héritage ?
Le visage anguleux de Rowan s'empourpra.
— Il y a des années que je n'ai plus besoin de le nier. Depuis que j'ai reconnu la vérité devant Karyon.
Il mesure tout par rapport à Karyon.
Donal soupira et essaya de se rappeler le peu qu'il avait appris sur Rowan.
— Je sais que vous n'avez jamais eu de lir, mais vous êtes cheysuli. Vous auriez pu chercher à rejoindre un clan quand vous avez compris la vérité, au lieu de vous joindre aux Homanans.
— J'ai été élevé comme un Homanan. Un enfant devient ce qu'on fait de lui.
— Nous sommes si différents. Si... éloignés. Personne ne peut appartenir aux deux races...
— C'est inexact, dit Rowan, souriant. Vous êtes moins cheysuli que moi, si on ne considère que le sang. Et pourtant, c'est vous qui affirmez que les races sont différentes ! Mais vous devez comprendre une chose : même si Homana a de nouveau un Mujhar cheysuli, la race ne durera pas éternellement. Nous serons engloutis par la réalisation de la prophétie.
Les mots de Rowan étaient un écho de ceux de Tynstar et de Strahan.
Donal se sentit menacé.
— Nous n'avons rien perdu au long de milliers d'années. Nous avons toujours les lirs, la magie de la terre et le pouvoir de compulsion...
— Oui. Mais lorsque le but de la prophétie sera atteint, et que les Premiers Nés existeront de nouveau, il n'y aura plus de place pour les Cheysulis.
— Il y aura toujours des Cheysulis à Homana, affirma Donal d'un ton sans réplique. Vous avez été élevé comme un Homanan, mais vous êtes né cheysuli. N'avez-vous pas gravé des runes sur le fourreau de mon épée ?
— Il est des choses qu'on n'oublie jamais. Je me souviens de mon père, écrivant les runes de la prophétie sur un parchemin en daim. J'étais très jeune...
Un bref instant, Rowan fut un vrai Cheysuli aux yeux de Donal.
Il le comprenait.
— Quels autres souvenirs avez-vous ?
Le visage de Rowan se durcit.
— Je me rappelle le jour où les hommes du Mujhar ont envahi notre camp, et tué tout le monde, même ma petite sœur. Oui, je m'en souviens, même si je l'ai nié pendant des années.
— Parce que vos parents adoptifs ne vous l'ont jamais dit...
— Ils ne le savaient pas. C'étaient des Ellasiens venus vivre à Homana. Ils ont trouvé un petit garçon effrayé dans les bois, et ils l'ont élevé comme le leur. C'étaient... des gens de bien.
— Mais ils n'étaient pas cheysulis.
— Une moitié de vous ne l'est pas non plus. Extérieurement, vous êtes un vrai guerrier cheysuli, parce que c'est l'image que vous voulez donner. Mais vous êtes aussi homanan, par le sang d'Alix. Ne devenez pas cheysuli au point de ne plus comprendre les gens sur qui vous régnerez.
Les doigts de Donal se refermèrent sur le fourreau.
— Je... J'aurais préféré n'avoir que du sang cheysuli dans les veines.
— Mais ce n'est pas le cas. Sinon, vous n'auriez pas été partie intégrante de la prophétie. ( Rowan soupira. ) Vous êtes ce que votre père et votre mère ont fait de vous. Alix a essayé de vous transformer en un second Duncan. Ce n'était pas nécessairement un mal. Vous auriez pu trouver pire modèle, y compris Finn. ( Rowan leva une main pour faire taire Donal, qui voulait protester. ) Lui aussi a été façonné par la prophétie. Karyon a eu besoin de lui pendant des années, mais ce temps était révolu. Vous non plus, vous n'en avez plus besoin.
— Vous vous trompez. Il me reste tant à apprendre.
— Vous apprendrez. Mais vous devez d'abord accepter l'Homanan en vous, autant que le Cheysuli.
Donal souleva l'épée.
— Quel Cheysuli, à part vous, a manié l'épée ? Pourtant, je porte maintenant celle-ci.
— C'est un début, concéda Rowan.
— C'est plus qu'un début : une altération des traditions.
— Peut-être est-ce nécessaire. Vous êtes le premier Mujhar cheysuli en quatre cents ans. C'est un changement d'importance, ne croyez-vous pas ?
Donal hocha pensivement la tête.
— J'aimerais que vous fassiez quelque chose pour moi.
— Je le ferai si je peux, dit Rowan.
— Gagnez la guerre, afin que je puisse commencer mon règne dans la paix.
Quand Donal atteignit la rive sud de la rivière Dentbleue, il s'arrêta et regarda le paysage. Il n'était pas venu en ces lieux depuis seize ans. Alors, Alix et lui étaient prisonniers de Tynstar. Il était parvenu à s'échapper grâce à Taj et à Lorn, qui l'avaient aidé à prendre pour la première fois sa forme-lir.
Il faisait plus froid à ce moment ; c'était la fin de l'hiver. Aujourd'hui, le printemps régnait sur la contrée.
II décida de garder sa monture et de traverser avec le bac. Au retour, il aurait avec lui Sorcha et les enfants.
Le passeur regarda Lorn d'un œil soupçonneux, mais il finit par faire signe à Donal et au loup de monter à bord.
Le bougre s'affaira à tirer le bac de l'autre côté de la rivière, mais cela ne l'empêcha pas de regarder Donal, ni de parler.
— Sans vouloir vous offenser, mon maître, puis-je vous poser une question ? Vous êtes un sang-mêlé ? Vous avez l'air d'un Cheysuli, mais vous n'êtes pas habillé comme eux. Ils portent des vêtements de cuir et des ornements en or.
Donal réalisa que les vêtements homanans que Rowan lui avait donnés pour remplacer les siens, déchirés et sales, le privaient d'une partie de son identité. Les manches de la chemise de lin cachaient ses bracelets-lir, et ses cheveux, trop longs, dissimulaient sa boucle d'oreille.
— Si je vous disais que je suis entièrement cheysuli, que feriez-vous ?
— Rien, mon maître ! Je suis curieux, c'est tout. Vous ne ressemblez pas aux autres. Et je n'ai jamais vu un Cheysuli porter une épée.
La main de Donal se posa sur la garde de l'arme.
— C'est une nouvelle coutume.
— Je vois souvent des guerriers de votre race traverser, en direction de la cité du Mujhar... Vous y êtes déjà allé ?
— Oui, dit Donal en souriant.
— Homana-Mujhar est aussi belle qu'on le dit ?
— Oui.
— Et le Mujhar ? Est-il l'homme qu'on prétend ?
— Que prétend-on ?
— Que Karyon s'est choisi un bon héritier. Un homme que même les Ihlinis évitent.
— Je croyais que les Ihlinis ne craignaient personne.
— Je n'ai pas dit qu'ils le craignaient. Je pense que les Ihlinis ne redoutent rien...
— Maintenant que vous avez un Mujhar cheysuli, demanda Donal, avez-vous peur de lui ?
— J'ai peur de ce qui pourrait arriver... Les Homanans se demandent ce que cela signifiera pour eux.
— Ne craignez rien. Le Mujhar a l'intention de régner en paix sur ce royaume.
— J'attendrai de voir ça par moi-même.
— Vous le verrez, sourit Donal. ( Il désigna la rive. ) Ah, nous sommes arrivés.
L'homme fit accoster le bac en douceur et attendit que Donal ait conduit son cheval sur la berge.
Donal lui fit un bref salut de la main et s'engagea sur la piste du nord.
La Citadelle se trouvait au pied de la montagne, entourée par de hauts murs de pierre protégeant les pavillons.
Trois guerriers gardaient l'entrée. Vingt ans après que Karyon eut décrété la fin du qu'mahlin, les clans ne faisaient pas confiance aux étrangers, même s'ils avaient l'air cheysulis.
Un des guerriers avança et examina Donal. Il nota ses traits cheysulis, mais aussi ses vêtements homanans.
— Je suis Kaer, dit-il. Avez-vous quelque chose à faire dans notre Citadelle ?
Ce n'est pas le salut rituel d'un guerrier à un guerrier. Mais je ne peux pas attendre mieux si je cache mes ornements. Même si j'ai mes lirs avec moi.
— Je viens voir ma famille, qui a cherché refuge ici. Sorcha, ma meijha, et mes enfants Ian et Isolde. Je suis Donal, fils de Duncan.
Aussitôt, l'expression de Kaer changea. II fit un geste subtil de la main qui s'excusait de son impolitesse. Il était rare que les Cheysulis fussent rustres. Les excuses n'étaient jamais faites verbalement : le geste suffisait.
— Mon seigneur Mujhar, je vais vous conduire auprès du chef du clan.
Donal avait très envie de voir Sorcha et les enfants, mais il était normal pour un visiteur de saluer d'abord le chef de clan. Il fit taire son impatience et suivit Kaer vers un pavillon couleur rouille.
Kaer entra et parla à voix basse à quelqu'un. Après un moment, il fit signe à Donal d'entrer.
Le Cheysuli assis devant le petit feu se leva pour accueillir son invité.
— Soyez le bienvenu parmi nous. Si vous avez faim, vous serez nourri. Si vous êtes fatigué, prenez du repos chez nous.
Donal éprouva une vive nostalgie. Il avait si souvent entendu ces paroles quand il était enfant...
— Cheysuli i'halla shansu, répondit-il. Je suis Donal, fils de Duncan et Alix. Ma meijha, Sorcha, est ici.
Les yeux jaunes clignèrent. Donal comprit qu'il serait jugé plus durement par sa propre race que par les Homanans. Les Cheysulis attendaient depuis quatre cents ans qu'un des leurs regagne le trône du Lion.
C'est fait, mais ils ne me connaissent pas autant qu'ils l’aimeraient.
— Je suis Tarn, dit le chef de clan.
Il saisit le bras de Donal : le salut rituel. Puis il lui indiqua une fourrure d'ours brun, près du feu. Donal s'assit et accepta la coupe de vin chaud que lui tendit Tarn.
— J'ai entendu parler de la guerre que vous menez contre Osric d'Atvia.
— Je pense que la rébellion est en train de s'éteindre en Solinde. Osric est mort, et nous recevrons bientôt cinq mille soldats ellasiens en renfort. La guerre devrait se terminer sous peu.
— Nous sommes isolés ici, dit Tarn. Mais nous entendons beaucoup de choses. La mort de Tynstar, et le pouvoir naissant de son fils ne nous sont pas étrangers.
— Strahan est encore un enfant, mais il est puissant. Il a bien appris de son père. Je ne doute pas que Valgaard sera bientôt habitée de nouveau... si elle ne l’est pas déjà.
— Nous n'en avons pas entendu parler. Vous êtes venu voir votre famille, n'est-ce pas ?
— Oui. Et vous remercier de l'avoir acceptée ici. Je vais la ramener à la maison avec moi.
— Je ne crois pas... Pas tous. ( La voix de Tarn était curieusement calme. ) Donal, ce sont de mauvaises nouvelles... Choquantes, aussi. J'aimerais qu'il y ait un autre moyen... ( Il s'interrompit, puis souffla : ) Sorcha s'est ôté la vie.
Donal lâcha la coupe, qui se renversa sur ses genoux. Mais il ne sentit pas la chaleur du breuvage sur sa peau.
Il ne sentait rien, à part un choc immense.
— Sorcha ? murmura-t-il. Sorcha ?
— Ne sachant pas où vous étiez, j'ai envoyé un messager à Homana-Mujhar.
— J'étais... J'étais...
Il s'interrompit, incapable de dire un mot de plus. Il regarda fixement devant lui, les yeux brûlants.
— Shansu, dit Tarn avec compassion. Cela me peine d'apprendre de telles nouvelles à mon Mujhar.
— Le suicide... murmura Donal. Oh, par les dieux, non... elle a renoncé à l'autre monde...
— Oui.
— Pourquoi ? Pourquoi Sorcha a-t-elle fait une chose pareille ?
Tarn évita son regard.
— Les femmes m'ont rapporté ce que Sorcha a dit avant de passer à l'acte. C'était des paroles de chagrin, de colère. La perte du guerrier avec qui elle avait partagé sa vie...
— Elle ne m'avait pas perdu...
— Elle leur a dit que la reine l'avait bannie, pour vous empêcher de la voir.
— Aislinn l'a envoyée ici... Mais... le suicide...
— Sorcha était à demi folle de colère et de chagrin. Il lui était déjà assez difficile de vous partager avec une autre femme. Elle ne supportait pas l'idée de vous perdre entièrement. Alors, elle s'est ouvert les veines.
Elle m'a dit une fois qu'elle aurait voulu le faire, pour se purifier de son sang homanan. Oh, dieux, Aislinn ne vaut pas mieux que sa mère. Que dois-je faire ?
— Je suis désolé.
Tarn parlait doucement, avec plus de compassion que Donal n'en attendait d'un chef de clan dans ces circonstances. Car Sorcha avait transgressé un tabou.
— Qu'allez-vous faire, mon seigneur ? reprit l'homme.
— J'aimerais voir mes enfants.
— Sur-le-champ ! Restez-là, je vais demander qu'on vous les amène.
Ian entra silencieusement et attendit avec gravité que son père l'encourage à s'approcher. Il avait quatre ans, et il faisait déjà montre de la fierté d'un guerrier.
Une femme entra, portant Isolde. Donal prit le bébé dans ses bras. Elle avait un an ; depuis sa naissance, tant de choses étaient arrivées : il s'était marié, il était parti en guerre, il avait été prisonnier six mois...
Oh dieux, pria-t-il silencieusement, pourquoi nous prenez-vous peu à peu tous ceux que nous aimons ?
Donal regarda le visage de son fils et vit son trouble se refléter sur les traits enfantins.
Lui aussi se demande...
— Elle vous aimait, dit-il. Et moi aussi.
Donal avait parfaitement conscience de rompre la coutume cheysulie en parlant ouvertement d'une émotion. Mais les choses avaient changé. Il portait désormais une épée au côté.
Ian s'approcha de lui et agrippa sa ceinture.
— Jehan, dit-il d'une petite voix, où allons-nous maintenant ?
Donal attira l'enfant à lui.
— Nous allons à l'endroit qui sera désormais votre foyer.
— L'autre Citadelle ? dit-il d'un ton plein d'espoir. Donal regarda son fils et comprit que plus jamais ses enfants ne pourraient appeler une Citadelle leur foyer. Sa lignée ne connaîtrait que les palais des rois... et leurs murs. Déjà, cela commence...
— Ian, tu pourras aller aussi souvent que tu voudras à la Citadelle voir tes amis. Mais tu habiteras avec moi.
Les doigts de l'enfant serrèrent le ceinturon de cuir.
— Est-ce qu'elle reviendra ? murmura-t-il. Ma jehana ?
— Non, dit Donal. Ta jehana ne reviendra jamais. L'enfant éclata en sanglots.